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Semaine des 4 jours, télétravail, flex-office… La sociabilité en entreprise est-elle morte ?

SOLITUDE En deux ans, le temps de travail au bureau s’est réduit pour de nombreux Français. Une évolution qui a ses avantages, mais aussi ses limites

  • En Belgique, les employés du privé et du public vont pouvoir passer à la semaine de 4 jours, pour la même durée d’heures de travail.
  • Une évolution qui suit une tendance globale, celle de la réduction du temps passé au bureau, entre télétravail, flex-office et remise en question du sens même de son job.
  • Une mutation qui n’a pas que des avantages, et s’accompagne souvent d’une perte de lien social.

Lorsque l’entreprise de Typhaine lui a proposé la semaine de quatre jours, dont deux en télétravail, la Montpelliéraine a accepté sans hésitation, n’y voyant que des bénéfices : fini le tramway interminable, le présentéisme de posture, les repas chers, et bonjour les week-ends de trois jours et le temps pour soi. Mais deux ans auront suffi à déchanter : « Je ne pensais jamais dire ça, mais le temps du 100 % présentiel me manque. »

Un temps qui semble de plus en plus appartenir à de l’histoire ancienne : en 2022, 38 % des salariés français déclarent recourir au télétravail, selon le baromètre Malakoff Humanis. Le flex-office – ne pas avoir de place fixe au bureau –, lui, a déjà conquis une entreprise sur trois interrogées, et 40 % y pensent, selon le baromètre Parella. Et désormais, donc, c’est la semaine des quatre jours qui pointe le bout de son nez.

La déspatialisation

Au Royaume-Uni, 70 entreprises ont testé ce mode de fonctionnement pendant six mois : 88 % se disent satisfaites et 86 % envisagent de pérenniser ce rythme. En Belgique, dans le cadre d’une réforme du marché du travail, le « deal pour l’emploi », le pays autorise la semaine de quatre jours (avec le même nombre d’heures que sur cinq). Une expérimentation déjà initiée en Espagne, et même validée en Islande. Une erreur, selon Typhaine : « Ils reviendront dessus », prophétise-t-elle.

Car si avec tous ces changements, la trentenaire a gagné beaucoup de temps au quotidien, elle se rend compte qu’elle a perdu encore plus en sociabilité. Où sont passées les pauses à la cafet’, les afterworks du jeudi, les gâteaux à apporter le lundi ou les déjeuners d’équipe ? « Le monde du travail post-Covid souffre d’une déspatialisation. La tendance a débuté quelques années avant la crise sanitaire, mais celle-ci l’a démultiplié », atteste Sophie Prunier-Poulmaire, maîtresse de conférences en psychologie du travail et ergonomie à l’Université Paris Nanterre. Une étude Ifop* de janvier 2022 montrait que 34 % des salariés télétravaillant au moins trois jours par semaine souffrent de solitude, soit 13 points de plus que la moyenne nationale.

La fin des sourires et des amis

L’espace de travail est un lieu important de sociabilité, poursuit l’experte. Des études « du monde d’avant » en témoignent : la quasi-totalité (93 %) des Français considéraient que l’entreprise est un endroit où l’on se fait des amis, selon un sondage Ipsos de 2013**. Mieux encore, une étude de l’Institut national d’études démographiques (Ined) de 2014*** montrait que 14 % des couples se sont rencontrés dans le cadre de leur vie professionnelle, soit plus que sur les sites de rencontre.

« Le présentiel crée du liant, regrette Typhaine. Toutes mes relations au travail se sont détériorées depuis qu’on ne vient plus que deux jours par semaine. Les amis deviennent des potes, les potes des connaissances, les connaissances des inconnus… »

Les tchats, les Zoom, les SMS et les confcalls, c’est donc bien gentil, mais…  « Les corps, les visages, le ton, le regard, la présence dans l’espace influent la sociabilité et la renforcent. Les liens uniquement virtuels sont plus difficiles à créer », poursuit Anne Laure Le Guern, enseignante-chercheuse et spécialiste du travail.

Perte de sens et de liant

Sur le papier, les promesses de la fin du présentiel total étaient un gain de temps pour une vie sociale ailleurs : en famille, dans le milieu associatif, avec ses amis, abonde Sophie Prunier-Poulmaire. Mais dans les faits, « le travail en présentiel offrait un contexte plus propice et plus facile à la sociabilisation que de nombreuses situations hors boulot ». Parfois, il n’y a personne à voir en dehors du taf. « Pour beaucoup, le travail est le seul échappatoire à la solitude. On perd un indispensable », s’inquiète Aude d’Argenlieu, directrice générale de l’Institut d’Accompagnement Psychologique et de Ressources. Même pour ceux qui ont potes et famille, l’experte tire la sonnette d’alarme : « Qu’on trouve cela bien ou pas, le travail est une partie importante de l’identité des personnes, celle-ci perd de son sens. »

D’autant que ce manque de liant fragilise les employés : « Moins de sociabilité, c’est moins de collectif, donc moins de solidarité et de soutien, note Anne-Laure Le Guern. Les abus, harcèlements et injustices contre un travailleur ont moins de chance de se produire ou seront davantage dénoncés en cas de soutien fort dans les équipes. »

Moins de présentiel, plus de pauses quand on y est

Face à ces manques, les employés mettent en place des stratégies : « Les jours de présentiel devenant rares, on va planifier nos moments de convivialité en avance et insister dessus. Les gens qui télétravaillent dans la semaine font plus de pauses lorsqu’ils sont au bureau, pour profiter au maximum », atteste Mélia Arras-Djabi, maîtresse de conférences et accompagnatrice d’entreprise dans leur démarche d’innovation. Typhaine, qui peut choisir ses jours de présentiel, se met d’accord avec ses collègues préférées pour venir aux mêmes dates.

Romain, 27 ans, fait partie de cette génération diplômée en 2020 et qui n’a connu que le monde du travail post-pandémie. Dur de se faire une place en entreprise lorsqu’on débarque : « En deux jours de présentiel par semaine, c’est quasiment impossible de se faire des amis ou autres. Au bout d’un an, certains se trompent encore dans mon prénom ou ne voient pas qui je suis. » Une mission rendue encore plus complexe en raison du flex-office : « Il n’y a pas les mêmes collègues tous les jours et même pas à la même place. Comment voulez vous faire connaissance, à part errer dans l’open space ? »

Des jeunes déclassés

Aude d’Argenlieu à la barre : « Les jeunes sont particulièrement exposés et vulnérables à ce nouveau monde du travail. Au-delà du manque de social, ils perdent tout le savoir informel : le petit conseil à la machine à café, l’aide en direct, l’apprentissage par mimétisme. Leur formation est moins complète, ce qui les intègre moins. »

Reste que des pas en arrière pourraient être faits, estime Mélia Arras-Djabi : « Les entreprises peuvent certes se dire qu’elles économisent en place, mais leurs employés sont moins bien formés, ont moins de créativité, sont moins fidèles à l’entreprise et feront moins d’efforts pour elle. Qui dit perte d’identité de travail dit salariés plus volatiles. » Romain l’appelle de ses vœux, vivement plus de présentiel et une vraie place de bureau. De quoi se sentir enfin chez lui.

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